Résistance

Prise de conscience

En fait, je ne compris que plus tard que ces regrets n’avaient pas été ceux de la machine, mais les miens. Comment des circuits de silice pourraient-ils en avoir?

Pantois, je réalisais que j’avais été le complice involontaire de cette répression implacable et de toute la douleur qu’elle avait engendrée. Pourquoi me direz-vous ? Et bien, à cause mon immobilisme tout d’abord et du voyeurisme morbide dont j’avais fait preuve. Mais la véritable raison de ma culpabilité était due à mes propres travaux. L’arme qu’avait utilisée l’Ubume pour abattre sa victime était issue de mes recherches sur les ondes cérébrales. Du moins, j’en étais persuadé.

Si ma théorie était juste, cela voulait dire que quelqu’un détournait les travaux des scientifiques de l’I.S.C pour en faire des armes et ensuite les brandir contre sa population. C’était tout bonnement inacceptable et contraire à tout ce en quoi je croyais ! Le rêve du Visionnaire avait été bafoué sous mes yeux et j’étais bien déterminé à ne plus rester passif. Mais je devais être prudent…

Et j’avais raison, car les jours qui suivirent ce dimanche sanglant furent tout autant marqués du sceau de l’ignominie. Traqués, les Ascensionnistes avaient fui vers les niveaux inférieurs et s’y étaient barricadés, faisant de ce lieu un mouroir et une zone de non-droit.

Ailleurs, la loi martiale avait été établie et des patrouilles de drones circulaient dans les rues. Qui plus est, des extrémistes d’un autre bord, ultra protectionnistes ceux-là, se révélèrent et organisèrent une véritable chasse aux sorcières.

Le climat du L.A.B était littéralement devenu empoisonné. A cause de la suspicion, des délations et des arrestations arbitraires, un simple mot de travers pouvait vous être fatal.

Malgré tout et à ma grande déception, la majeure partie de mes concitoyens semblaient satisfaits. Bien que carcéral, l’ordre avait été rétabli, le voile de l’inconnu ne serait pas déchiré et leurs petites vies pouvaient reprendre. Ma seule et maigre consolation, fut de voir que tous les enseignements du Visionnaire n’avaient pas été vains et que de nombreuses voix s’élevaient contre une action punitive à l’encontre de ceux qui avaient été nos frères et nos sœurs. C’est ainsi que les ascensionnistes eurent la vie sauve, grâce à l’expression d’un peuple qu’ils avaient ignoré. Ironique non ?

Des comptes à rendre

Il fallut plusieurs semaines pour que les choses se tassent et qu’un semblant de calme soit rétabli. Après le grand déballage de l’après émeute, l’administration et N.O.E mirent le holà, et les purges improvisées prirent fin. Toutefois, un point d’ombre demeurait. D’où pouvaient bien venir ces drones ?

La question fut finalement posée publiquement par un des scientifiques les mieux établis : Henry Cunningham. Ce quinquagénaire avait soutenu la demande d’établissement à la surface mais il faisait partie des modérés. De ceux qui voulaient y parvenir par le dialogue et la médiation, grâce au consentement du plus grand nombre.

Donc, Henry Cunningham prit place un matin à la tribune et, au lieu d’y présenter l’avancement de ses travaux, tint un discours passionné sur notre héritage à tous et sur la mission dont nous avions hérité. Finalement, il termina son plaidoyer par cette interrogation brûlante : « D’où venaient ces drones et pourquoi avaient-ils été créés ? ».

Bien qu’il ne fût pas directement nommé, il était clair que la question était adressée à N.O.E. Et c’est donc sans surprise que l’I.A répondit. A mon grand étonnement, sa réponse fut claire, concise et sans le moindre détour. Sur tous les canaux du L.A.B, l’intelligence artificielle expliqua qu’elle avait réactivé certains A.B.R.I. afin d’y assembler des drones d’exploration. La raison évoquée était simple : pallier à la défaillance de ses senseurs.

Ces machines sillonnaient donc la surface depuis maintenant quelques années, effectuant divers relevés et recherchant le meilleur endroit pour établir une colonie. Mais le monde du dessus, bien qu’habitable, était loin d’être le paradis promis. A grand renfort d’images et de commentaires, N.O.E décrivit la barbarie et les dangers qui attendaient le peuple du L.A.B. Il expliqua comment il avait été contraint d’assembler des drones destinés à se battre dans l’unique but de nous protéger.

Enfin, il regretta de ne pas avoir associé la population à ces missions de reconnaissance, mais il avoua avoir craint que cela ne pousse les moins sages d’entre nous à des actes inconsidérés et il termina sur le fait que les récents évènements lui donnaient raison.

Toutefois, il reconnut que le temps était venu pour les hommes de participer activement à ce nouveau défi et annonça que, dans les prochaines semaines, il ferait une proposition allant dans ce sens.

Son discours s’acheva sous un tonnerre d’applaudissements.

J’étais éberlué, assommé, je ne parvenais pas à croire ce que j’avais vu et entendu. L’esprit censé être le plus droit et le plus impartial qui soit venait de nous apporter la preuve de sa fourberie et de sa duplicité. Cette conscience prétendument pure, venait d’avouer qu’elle trompait les hommes depuis des années et nous le félicitions et le remercions pour cela ! Les gens étaient-ils devenus fous ? Mes compatriotes avaient-ils perdu tout sens commun ?

A vrai dire, je me moquais d’obtenir des réponses, j’étais juste furieux et révolté. L’histoire ne pouvait se terminer ainsi, il fallait que je fasse quelque chose, que j’agisse. Mais je n’avais personne vers qui me tourner. Que pouvait bien faire un homme seul ? A moins que…

Premier contact

A moins de contacter d’autres personnes partageant les mêmes opinions.

Sur le coup, l’idée me parut aussi simple que brillante mais son application allait se révéler pour le moins compliquée. A n’en pas douter, l’Administration et l’I.A devaient surveiller les systèmes de communication à la recherche de dissidents ayant échappés aux mailles du filet. Il était donc hors de question de passer par ce biais pour « laisser une annonce » et prendre contact avec la rébellion.

Interroger mes proches ou des gens dans les aires de divertissements ? Hum, mauvais plan. Etant donné la « discipline » actuelle de mes concitoyens, je serai dénoncé avant même d’avoir pu rentrer chez moi. Mais comment faire alors ? Et bien, quelque part, c’est ce bon vieux Henry Cunningham qui me souffla la solution.

Non, je ne comptais pas me rendre à la tribune pour crier à tous mes penchants révolutionnaires mais je pouvais toujours essayer de cacher un message dans mes publications. C’était de loin ma meilleure alternative. Il ne restait plus qu’à espérer qu’un rebelle les lises et qu’il découvre le pot aux roses et surtout qu’il le fasse avant les suppôts de l’I.S.C.

Je me mettais donc à l’ouvrage, dissimulant avec soin parmi mes résultats de recherche, le message destiné à me faire entrer dans la clandestinité. Et ce fut un échec retentissant.

Comme prévu, on sonna à ma porte un beau matin, mais à mon grand désarroi, ce ne fut pas un révolutionnaire qui m’attendait sur le seuil mais deux agents de la sécurité bardés de leurs tenues anti-émeute.

Avec fermeté et politesse, ils me demandèrent de les suivre sans délai. Injonction à laquelle je m’exécutais lâchement. Il faut croire qu’à ce moment précis, je n’étais pas encore prêt au combat.

Je les accompagnais donc jusqu’à leur véhicule. Le premier agent, une femme, monta avec moi à l’arrière tandis que le second, un homme, prenait le volant. Le van démarra et mon calvaire avec lui. A peine le vrombissement du moteur électrique s’était-il fait entendre, que l’agent féminin débuta son interrogatoire et me harcela de questions. « Est-ce que je savais pourquoi on m’arrêtait ? », « Est-ce que j’étais l’un de ces traîtres ? », « Qui étaient mes contacts ? » Bien sûr, je n’avais aucune réponse à lui apporter. Je me contentais donc de garder le silence et de fuir son regard.

Je compris que quelque chose clochait lorsque mon « taxi » s’arrêta dans une usine de tastydough et qu’on me força à descendre. La panique s’empara alors de moi. Je ne serai donc même pas jugé pour mon crime, on allait tout simplement me faire disparaître en me transformant en nourriture protéinée ? C’était donc cela le sort que l’I.S.C réservé à ceux ne partageant pas ses vues ?

D’un coup de matraque bien placé, la femme me fit mettre genoux à terre et, tout en décrivant des cercles autour de moi, continua à me poser ses questions. C’était inutile car je n’étais même plus en état de parler. Mes yeux s’étaient remplis de larmes, mon nez coulait lamentablement et mon corps tout entier tressautait au rythme d’un hoquet sonore. Ah il avait fière allure le révolutionnaire…

Mais alors que je croyais ma dernière heure venue, une voix inconnue s’éleva dans mon dos. C’était une voix d’homme, mais pas celle du premier agent. Celle là était plus grave, plus assurée. « Je crois qu’il est clean », lança l’inconnu. « Il n’émet aucun signal et il n’y aucune agitation particulière sur le réseau ».

A ces mots, la femme retira son casque et me tendit la main : «Monsieur Manhattan, nous sommes désolés pour cette sinistre mise en scène mais vous comprendrez que nous devons être prudents. Acceptez nos sincères excuses et soyez le bienvenu dans la Résistance ».

Bienvenu dans la Résistance

Après m’avoir fait la peur de ma vie, mes mystérieux hôtes me bandèrent les yeux et m’entraînèrent à leur suite dans un long et inquiétant périple.

Après un temps qui me sembla une éternité, quelqu’un retira l’étoffe de tissu qui me masquait la vue et je découvris pour la première fois ce qui allait devenir mon futur foyer. Je me retrouvais donc dans un hab, en tout point semblable au mien, sur le sol duquel étaient déposés plusieurs sacs de couchage. L’unique source de lumière, émise par un projecteur d’appoint, donnait à cet endroit un aspect inquiétant. L’air y était lourd, comme épais et il y faisait atrocement chaud.

Mon guide se présenta alors, il s’appelait Edward mais préférait qu’on le nomme Ed. Un nom simple pour un gars simple comme il se plaisait à dire. Ed donc, me fit faire un rapide tour du propriétaire, me confia mon « cadeau de bienvenu », quelques vêtements et objets élémentaires, et me montra où « poser mon cul ». Sentant que j’avais du mal à me déplacer, il m’expliqua que les machines avaient coupé l’alimentation électrique des niveaux que nous occupions, mais que mes yeux finiraient par se faire à l’obscurité et que mon corps supporterait bientôt l’absence de climatisation. Outre l’odeur désagréable qui se dégageait de lui, ce qui m’interpella chez cet homme fut l’utilisation immédiate du « nous ». Ed ne me connaissait pas, ne savait rien de moi, mais déjà il m’incluait dans groupe sociologique. J’étais intrigué.

Les présentations terminées, il m’entraîna dehors afin que je fasse la connaissance des autres locataires.

L’hab donnait sur ce qui avait été l’artère principale du niveau et qui, maintenant, s’était transformée en camp d’entrainement. A la lueur de projecteurs alimentés par des batteries, des dizaines d’hommes et de femmes s’exerçaient au combat. Remarquant ma surprise devant ce spectacle martial, Ed ne put s’empêcher de m’adresser un « impressionnant hein ? » plein de fierté. Pour dire la vérité, je trouvais ça dérisoire. J’avais assisté aux émeutes et j’avais pu juger de l’efficacité des drones de combat. On n’arrêtait pas ce genre de créatures avec des bâtons et des pierres… Malgré tout, la volonté était là et ces gens semblaient plus organisés qu’il n’y paraissait à première vue. Et cette première impression fut confirmée dans les semaines qui suivirent.

Trouver sa place

 Tout d’abord, il faut savoir que les résistants sont des gens pragmatiques et prudents. Avant de vous confier la moindre tâche, leurs officiers essaient de vous connaître et de vous jauger.

La première étape de cette évaluation est donc réalisée dans les heures qui suivent votre arrivée. A l’issue d’un discours bien rodé, portant sur la liberté, nos droits et le pourquoi de notre lutte, les « jeunes » résistants sont séparés de leur groupe et interrogés individuellement. L’objectif de cet interrogatoire est de tout connaître de vous dans le but d’utiliser au mieux vos talents. Passé, expériences, activités, contacts etc. Tous les aspects de votre vie sont ainsi passés au crible. En temps que scientifique, on m’interrogea également sur mes travaux, leur avancement et leurs possibles applications.

Une fois qu’il vous a mis à nu, l’officier recruteur vous confie au soin d’une baby-sitter qui est officiellement en charge de vous apprendre les rouages du mouvement. Bien que louable, cette attention ne consiste ni plus ni moins qu’à vous mettre sous la loupe d’une personne chargée de vous surveiller. Prudence est mère de sûreté comme on dit.

La seconde étape est celle des classes. Durant huit longues semaines, les instructeurs vous apprennent les « bases du métier ». Outre le fait d’améliorer votre condition physique et de vous apprendre les rudiments du combat, il me semble, avec le recul, que les aspects les plus importants de cet enseignement furent tout autres.

Durant ces deux mois, les officiers n’eurent de cesse de nous harceler et de nous provoquer. Ils nous usèrent physiquement et moralement et ne firent preuve d’aucune pitié.

Pendant cette période difficile, ma seule source de réconfort vint de mes compagnons d’infortune. Les épreuves qui nous étaient imposées nous obligèrent à nous serrer les coudes et à être solidaires. Au fil des jours, les individualités s’effacèrent et un véritable esprit de corps apparut. Poussé par le groupe, chacun d’entre nous dépassa ses limites et accomplit des choses qu’il n’aurait jamais pu réaliser seul. Désormais, nous n’avancions plus uniquement pour nous, mais pour les autres avant tout. Et cela changea beaucoup de choses…

Cette leçon fut pour moi primordiale, car elle nous redéfinissait en tant qu’homme et jetait les bases de notre organisation.

Je crois que le Visionnaire aurait été très fier de nous.

Première affectation

Mes classes achevées, je recevais donc ma première affectation. En tant qu’homme de science et médecin, on m’envoya logiquement à l’hôpital afin d’y exercer mes compétences.

Le centre de soin était situé au cœur du dispositif de la Résistance, non loin des quartiers du Haut Commandement. Le bâtiment avait été transformé en place forte et plusieurs combattants de la liberté y montaient la garde.

Une fois qu’on eut vérifié mon identité, on me laissa m’installer et faire la connaissance de l’équipe avec laquelle j’allais travailler.

Les conditions dans lesquelles nous exercions étaient pour le moins précaires. En l’absence d’alimentation électrique, aucun des équipements de pointe dont nous disposions ne fonctionnaient et il fallut réapprendre les fondamentaux. Heureusement pour nous, les « sorties » étaient rares à cette époque, et mis à part quelques bobos faits à l’entraînement, il n’y avait que peu d’actes médicaux à pratiquer.

Pourtant, je savais que cela ne durerait pas et, afin de faire face à cette issue inévitable, je consacrais tout mon temps à améliorer notre efficacité et à faire fonctionner nos équipements. Avec l’aide de techniciens, nous réussîmes à brancher un certains nombre de matériels sur les batteries EDLC et, avec l’aide des autres médecins, nous entreprîmes de former un maximum d’infirmiers.

Ce travail me permit de faire la connaissance d’un grand nombre de personnes et, à travers ces rencontres, de mieux comprendre notre organisation.

Organisation

A mon arrivée, je pensais que la Résistance était une bande d’idéalistes illuminés dont le manque d’organisation était compensé par la passion et l’engagement.

Cependant, à mesure que je découvrais ma nouvelle famille, je réalisais qu’elle était régie par des règles strictes et que rien n’y était laissé au hasard. Ce fonctionnement ne pouvait être que le produit d’esprits intelligents, méthodiques et méticuleux. Pourtant, malgré mon discernement, je dois reconnaître que j’étais encore loin de la vérité.

La Résistance présente donc une organisation duale, à la fois pyramidale et cellulaire.

Toutes les missions menées dans les niveaux supérieurs, au nez et à la barde des sbires de l’I.S.C, est le fait de cellules indépendantes disposant d’une grande liberté d’action. Ainsi, si l’un de ses membres venait à être capturé, seule sa cellule d’appartenance tomberait sans que cela ait un impact sur les autres groupes de ce type.

Le périmètre d’intervention des cellules comprend la collecte d’informations, que ce soit par le piratage et l’espionnage, l’exfiltration de dissidents et de matériels ou, au contraire, l’infiltration de groupes d’interventions. L’objectif de ces fixers n’est donc pas la lutte armée, contrairement aux hommes et aux femmes qu’ils sont amenés à faire entrer.

Ces personnels combattants quant à eux font partis d’unités opérationnelles composées de 4 à 6 spécialistes. Ils sont déployés en territoire ennemi pour y mener des opérations discrètes de sabotage, de vol ou d’escorte. Pour cela, chacune de ces escouades bénéficie des meilleurs équipements que la Résistance puisse fournir et jouit d’une grande autonomie. En effet, leurs leaders ne sont pas rattachés à la structure classique de commandement mais reçoivent leurs ordres directement des plus hautes instances de la Révolution.

La sécurité de nos installations est quant à elle assurée par les « Piliers de la Révolution ». Ces gardiens constituent la majeure partie de nos effectifs et obéissent à une structure militaire classique. Ils sont chargés de surveiller les différents points d’accès, d’assurer des patrouilles, de fortifier des positions, etc. Il s’agit en quelque sorte de la bête de somme et du bouclier de la Révolution.

En marge de ces groupes, il existe une entité dont le champ d’action se retrouve à la fois dans les niveaux inférieurs et dans les niveaux supérieurs. Communément appelée « Voix de la Résistance », ce groupe d’individus est chargé d’organiser la politique de communication et de propagande de la Révolution.

Véhiculant les messages et la philosophie de l’organisation, ils assurent le maintien du moral des troupes et assurent la sympathie d’une partie de la population du L.A.B sans laquelle nous n’existerions peut-être plus. Ne rendant compte qu’au Haut Commandement de la Résistance, ils restent aujourd’hui notre meilleur atout.

Pour finir, au sommet de cette pyramide se trouve le Haut Commandement de la Résistance, qui dirige et coordonne les efforts de tous afin de mener à bien la Révolution.

Pour être tout à fait franc, à cette époque je ne savais pas grand-chose de nos dirigeants. Bien que mes quartiers soient proches des leurs, je ne les avais même jamais vus et, en définitive, cela importait peu, car j’avais moi aussi une mission à remplir.

Enfin, cela resta vrai jusqu’au jour où ils me convoquèrent en urgence.

Le Tournant

Il devait être 20:00 ou 21:00 standard quand un groupe d’hommes en armes vint me chercher. D’un ton qui ne laissait guère d’alternative, ils me demandèrent de les suivre et de prendre avec moi mon matériel médical. Pensant qu’il s’agissait d’une urgence chirurgicale, je me munis d’un medikit et demanda à ce qu’on prépare un bloc. Puis, m’engageant à leur suite dans les rues sombres de notre secteur, je partis à la rencontre de mon futur patient.

A ma grande surprise, les hommes ne m’accompagnèrent pas vers l’un des camps d’entrainement mais plutôt à leur opposé, vers le centre du Haut Commandement. Pensant qu’un de nos leaders avait eu un accident, je compris mieux leur fermeté et leur empressement. Mais, une fois encore, je me trompais.

Le patient, ou plutôt la patiente, n’était pas un de nos dirigeants mais un fixer du nom d’Amber. La jeune femme, à peine âgée d’une vingtaine d’années, était inconsciente et ne présentait pas de blessure apparente.

Un rapide examen m’apprit qu’elle était dans un état comateux mais que, mis à part un début de déshydratation, ses jours ne semblaient pas en danger. Voulant aller plus loin dans mon diagnostic, je demandais aux personnes présentes comment cela était arrivé.

On m’apprit alors qu’Amber était un hacker et qu’elle avait été découverte dans cet état suite à l’un de ses runs sur le réseau. N’étant que peu au fait de ce genre de pratique, on m’expliqua que les hackers avaient pour habitude de se connecter directement via leur cybershell. Cette méthode leur permettait de gagner en efficacité car, libérés des contraintes physiques, ils pouvaient « penser le code » sans être obligés de l’écrire.

Fort de ces informations, et comprenant maintenant mieux pourquoi on avait fait appel à mes services, j’envoyais quelqu’un chercher un scanner cérébral et le reste de mon matériel. Une fois celui-ci en place, je commençais mon travail.

Les examens s’étalèrent sur plusieurs jours et j’eus moi-même du mal à croire ce que j’allais découvrir. En isolant les ondes cérébrales de la jeune femme, je réussis à identifier un signal parasite que je pris d’abord pour une défaillance de mon matériel. Toutefois, affinant mes réglages, je réalisais qu’il ne s’agissait pas d’un dysfonctionnement de mes équipements, mais bien d’un signal à part entière. Il ne pouvait y avoir qu’une seule explication : quelqu’un ou plutôt quelque chose était actif dans le cybershell de ma patiente. Et cela signifiait qu’elle avait elle-même été piratée…

Cette découverte allait marquer un tournant dans les actions et la politique de la Résistance et j’allais y être étroitement lié.

Premiers succès

Si l’I.S.C avait accès au cybershell des gens, cela voulait dire que certaines informations capitales avaient pu être découvertes par nos ennemis et que toute personne pouvant se connecter au réseau devenait un espion potentiel.

Il fallut donc complètement revoir notre stratégie de renseignement, de communication et de transfert d’informations sécurisées.

C’est ainsi qu’apparurent les premiers Otakus, de jeunes enfants devenus, par la force des choses, nos meilleurs hackers et convoyeurs de données. En effet, chaque adulte étant muni d’un cybershell, hérité de son gempukku, seuls les enfants et leurs interfaces tactiles pouvaient s’acquitter de cette tâche de façon sûre.

Mais cette faiblesse, allait rapidement devenir un avantage en servant de clé de voute à une vaste campagne de désinformation.

A l’insu de nos propres agents, nous distillâmes de fausses informations à nos ennemis afin de préparer le terrain pour nos unités opérationnelles. Ces dernières purent ainsi tendre des embuscades aux patrouilles de drones, voler de l’équipement et saboter certains éléments clés du dispositif ennemi. Mais, avant toute chose, cela nous permit de mettre en place les bases d’un plan beaucoup plus vaste. L’opération Prométhée était en train de naître.

Un nouvel ennemi

Les mois passèrent et la fréquence de nos opérations augmenta. Malgré quelques échecs et des pertes humaines regrettables, nos plans connurent le succès espéré et notre situation s’améliora. La Résistance s’affirmait.

De mon côté, j’abandonnais mon poste à l’hôpital pour être affecté au Haut Commandement. J’assumais désormais totalement mon statut de résistant et de leader.

Toutefois, si nous avions gagné en force et en confiance au cours de la demi-année écoulée, il paraissait évident que nous approchions de notre potentiel maximum.

Le manque de place et un accès restreint aux ressources énergétiques, techniques et alimentaires bridaient dangereusement notre développement. Tant que nous n’arriverions pas à prendre une autre dimension, notre ennemi demeurerait une force inamovible pouvant nous balayer à n’importe quel moment. Une décision devait être prise.

Assez ironiquement, c’est une annonce importante de l’I.S.C qui scella notre destin à tous.

N.O.E avait signifié, il y a quelques temps maintenant, qu’il proposerait aux hommes une solution pour les impliquer dans le « Grand Projet de Renaissance de l’Humanité » et il tint parole.

Sur tous les canaux de communication, la nouvelle fut annoncée en grande pompe. Désormais, chacune des décisions concernant la reconquête de la surface et l’avenir du L.A.B, serait prise par l’I.A et une assemblée composée de six membres, les Karos ou Conseillers. L’Ordre Céleste venait de naître.

La manœuvre était habile car elle touchait à l’essence même de l’I.S.C et flattait son héritage.

Tout d’abord, le nom choisit faisait référence à la culture servant de modèle à notre société et, dans ce cas précis, était lourde de sens. Dans le Japon de l’ancien temps, la philosophie de l’Ordre Céleste prônait que chaque chose et chaque être avait une place précise dans le dessein divin. Elle mettait en avant que chaque personne avait un destin particulier et devait tout faire pour l’accomplir, même si cela signifiait endurer les pires souffrances ou la mort. Car, si terrible que pouvait être ce destin, il n’était rien en comparaison du sort qui attendait celui qui essayait de s’y soustraire.

Un peu comme la Résistance essayait de se soustraire au joug de la machine en fait…

Ensuite, le nombre de membres de cette assemblée correspondait au nombre de grands projets ayant donnés naissances à l’I.S.C et ayant assurés la survie de tout un peuple. Il faisait aussi référence au nombre de factions admises au sein de la Cour impériale de l’ancien temps.

Enfin, le titre de Karo donnait à ses membres un statut social supérieur et leur conférait une autorité. Ne restait plus qu’à découvrir qui seraient les heureux élus et quels seraient leurs fonctions.

Mais ces dernières informations étaient sans importance, une nouvelle variable venait d’être ajoutée à l’équation et nous sentîmes tous que le vent venait de tourner.

Le Jour J

Il ne fallut pas longtemps avant que l’Ordre Céleste ne prenne ses premières décisions et très vite notre marge de manœuvre se trouva amoindrie.

Les patrouilles de drones augmentèrent de façon dramatique, les arrestations de membres de nos cellules se multiplièrent et des drones de reconnaissance devaient fréquemment être délogés. Il était désormais clair que nos ennemis comptaient en finir et n’attendait qu’un prétexte pour passer à l’attaque.

Afin de ne pas le leur donner, nous annonçâmes dans un communiqué que la Résistance mettait fin à ses opérations et souhaitait négocier sa reddition auprès de l’Ordre Céleste. Le Haut Commandement rappela donc nos unités opérationnelles, mit en sommeil nos cellules et les négociations commencèrent.

Evidemment, nous n’avions pas baissé les bras et il n’était absolument pas question de se rendre, mais nous devions absolument gagner du temps.

L’ennemi tint environ six mois avant de perdre patience, mais nous étions prêts. Le temps était venu pour nous de dévoiler notre véritable potentiel et de passer à l’offensive. L’opération Prométhée pouvait débuter.

Et cette fois j’allais être aux premières loges.

Mon travail avait été remarqué et on me confia la responsabilité de l’une de nos équipes. Enfin, plutôt celle de son évaluation… En effet, bien que s’étant illustrés à de nombreuses occasions, ses membres avaient connus avec l’arrivée de l’Ordre Céleste, de nombreux revers. La perte de plusieurs des leurs les avaient conduits à la désobéissance et à commettre des actes inconsidérés. Certains y voyaient de la passion pour la cause, d’autres de la déraison. Quoiqu’il en soit, nous avions besoin de tous les bras disponibles et il n’était pas question de se passer d’une escouade expérimentée. A moins que son indiscipline ne soit un danger pour nos plans…

J’avais donc pour consigne de les briefer sur la mission à venir et, par le biais de leurs réactions et de leurs commentaires, de m’assurer qu’ils suivraient les ordres à la lettre.

Je fis leur rencontre quelques jours à peine avant le début de l’opération.

Afin de préparer au mieux cette mission, j’avais travaillé tard la veille. Pourtant, malgré la fatigue, il me sembla important d’être le premier en salle de briefing afin de les y accueillir et, par la même, de leur montrer qu’ils étaient sur mon terrain. Malheureusement, lorsque je me présentais le lendemain, ils étaient déjà tous là à m’attendre. Quelque peu décontenancé, je constatais que la première étape de ma stratégie était un échec… Mais, pour tout vous dire, je n’étais pas au bout de mes surprises.

Duncan

Et la première pris la forme d’un humanoïde couturée d’à peine 1m10 de haut.

J’avais déjà entendu des rumeurs concernant des naissances ayant eu lieu en dehors du système de reproduction régulée de l’I.S.C mais jamais je n’aurais cru en avoir une preuve sous les yeux.

Il faut savoir qu’au sein du L.A.B, la procréation est extrêmement contrôlée. Les raisons en sont nombreuses mais l’une d’elle a été établie pour assurer la viabilité du génome humain. Ainsi, seuls les couples présentant une compatibilité génétique avérée peuvent avoir un enfant. Les autres, doivent se résoudre à utiliser les gamètes d’un donneur ou doivent renoncer à la filiation. Une fois la conception réalisée, la grossesse peut encore être interrompue à tout moment en cas de détection de la moindre anomalie.

Vous comprendrez donc qu’une personne atteinte de nanisme n’ait pas sa place dans la société idéale de l’I.S.C. Et que cet homme, ce Duncan, outre le fait d’être une véritable légende urbaine, incarnait quelque part notre lutte contre ce système et ses valeurs corrompues.

C’est d’ailleurs ce « symbole » qui me tira de ma rêverie par son verbiage cru et imagé et qui « m’incita » à commencer séance tenante. Je décidais alors de sauter l’introduction, d’abréger ma présentation et de passer directement à l’essentiel.

« Avant de commencer à vous exposer le contenu de notre plan, il faut que vous sachiez que les informations que je vais vous communiquer revêtent un caractère confidentiel engageant l’existence même de notre mouvement. Il est donc impératif que ce qui va être dit entre ces murs n’en sorte pas. Suis-je clair ? »

En l’absence de réponse et de réaction, je poursuivis : « Les négociations avec l’Ordre Céleste sont en train de tourner court et nous nous attendons à un assaut massif de leurs drones d’ici quelques jours. Je ne vous cache pas que nos chances de résister sont extrêmement faibles et que cette bataille pourrait bien être la dernière. »

Toujours aucune surprise ou soubresaut dans l’auditoire. Je décidai de continuer : « C’est pour cela que nous avons conçu un plan qui, s’il se déroule correctement, pourrait nous permettre d’échapper à leur vindicte… »

A ces mots, l’attitude de l’escouade changea. J’avais enfin attiré leur intérêt. « Si vous et les autres unités opérationnelles parvenez à mener à bien vos missions, il se pourrait que très prochainement… » Le nain m’interrompit : « Qu’on se tire de ce trou à rats ! Mais tu pouvais pas le dire de suite ? ça fait plus de trente ans que j’en rêve ! » A partir de ce moment, j’allais avoir toute leur attention.

Ashton

« Exactement. Mais avant de s’évader, il va falloir vous infiltrer… Je sais que vous êtes coutumiers du fait mais, étant donné l’évènement, le Haut Commandement a décidé d’améliorer un peu votre ordinaire». Marquant une pause, je ne pus m’empêcher de sourire.

« Etant donné la fréquence de leurs patrouilles, il est très probable que vous croisiez quelques drones et que ça tourne à l’affrontement. Comme nous n’avons pas envie de vous perdre, il n’est pas question de vous laisser les affronter avec seulement quelques armes à décharge. Non. A partir de maintenant, nous allons augmenter vos chances de leur mettre la pâté. » Appuyant sur l’interrupteur de mon holopix, j’entrepris de commenter les images projetées. « Vous avez sous les yeux le premier exosquelette de combat mis au point par nos scientifiques afin d’équilibrer un peu la balance. Je vous laisse juger vous-même de ses performances ». Puis posant mon regard sur le géant complètement glabre qui s’était assis tout au fond de la salle. « Ashton, c’est vous qui en aurez la responsabilité ». L’homme ne prononça pas le moindre mot mais son visage se fendit d’un rictus sinistre. Si Ashton ne dit rien, ce qui ne fut pas le cas de Duncan qui ne put s’empêcher de lâcher un commentaire dont il avait le secret : « Et ben mon salaud, on dirait que ton anniversaire est en avance cette année ! ça va friter sévère…». Reprenant la main je l’interrompis : « Je vous rappelle qu’il s’agit d’une mission d’infiltration et que la discrétion doit être votre priorité. N’engagez le combat que si c’est absolument nécessaire. De plus, laissez-moi-vous mettre en garde. Comme vous le savez tous, les réserves d’énergie dont nous disposons sont très faibles et difficiles à renouveler. Celles de l’exosquelette n’échappent pas à cette règle. En cas d’affrontement, votre autonomie sera des plus limitée. Si vous ne voulez pas que cette armure soit votre cercueil, il va falloir d’abord utiliser votre tête… ». Malgré mon intervention l’homme resta imperturbable et son sourire ne le quitta pas. Voilà qui n’avait rien pour me rassurer.

Jimmy et Freedom

Espérant que le reste de l’équipe serait plus raisonnable, j’exposais la suite du plan. « Vous vous en doutez sûrement, mais nous ne vous envoyons pas dans les niveaux supérieurs juste pour le plaisir. Depuis que nous avons investi ces lieux, nos ennemis nous ont complètement isolés du réseau et donc des systèmes de sécurité. Jusqu’à présent nous avons fait appel à nos cellules pour obtenir des informations mais c’est devenu beaucoup trop dangereux et inefficace. C’est pour cela que vous avez été rejoint par Jimmy des sections Otaku. Son job sera de pirater tout ce qui consistera un obstacle à l’accomplissement de votre mission. » Mêlant le geste à la parole, je désignais de la main le gamin en tenue orange qui se tenait assis au premier rang. Visiblement mal à l’aise, il se dandinait sur sa chaise, jetant des petits coups d’œil autour de lui. Il était inquiet et, pour tout vous dire, j’étais de mon côté complètement écœuré. Etre obligé d’envoyer sur le front des enfants me rendait malade et, bien que je sache qu’il n’y avait pas d’autres solutions, c’était pour moi un véritable cas de conscience… Enfin, nous avions une guerre à mener.

« Jimmy. Pour cette mission nous allons te fournir de nouveaux logiciels. Ils te permettront de réaliser un upgrade de ta cyberconsole et de ton drone Freedom ». Puis baissant la voix pour n’être entendu que du jeune prodige. « J’ai également rajouté la doc de maintenance de l’exosquelette… juste au cas où ». Enfin parlant plus fort pour être entendu de tous : « Tu n’auras pas longtemps pour te familiariser avec tout ça, je te conseille de t’y mettre sans attendre ». Mais le gamin ne m’écoutait déjà plus. A peine avait-il eu le datadisk en main qu’il s’était jeté sur les programmes qu’il contenait. Au moins, je pouvais me consoler en me disant qu’il avait suivi mon conseil à la lettre.

Alice

Alors que j’allais reprendre, le leader du groupe, une femme âgée d’une vingtaine d’année à la peau sombre, m’interrompit : « C’est bien beau tout ça mais en quoi consiste réellement notre mission Coordinateur ? ». Son ton était ferme, peut être un peu grinçant. Toutefois la question était pertinente et je lui fis la réponse suivante : «  En effet, on ne vous envoie pas simplement en balade pour tester votre nouvel équipement. Pour des raisons de sécurité, aucune information supplémentaire ne vous sera communiquée pour le moment. Elles vous seront transmises par le biais des ondes le moment venu. Cependant, je peux vous dire que vous ne devrez pas mener une mais plusieurs opérations dans les niveaux supérieurs. Le scénario établi par le Haut Commandement devrait vous obliger à passer plusieurs jours en territoire ennemi. Vos ordres arriveront donc à mesure suivant notre niveau de réussite. Quoiqu’il en soit, vous devez savoir qu’à l’heure actuelle, il nous manque des éléments vitaux pour quitter le L.A.B et que vos missions auront pour but de les obtenir.» A sa réaction, j’eus l’impression qu’Alice connaissait déjà la réponse à sa question et qu’il s’agissait d’un test. « Alice. Avant que vous ne partiez, il faudra que je charge sur votre cybershell les clés de décryptage qui vous servirons à transcrire nos messages. » La femme acquiesça d’un signe de tête. « Bien, j’ai terminé. Avez-vous des questions ? dis-je pour conclure.

Juste une, répondit le leader en se retournant vers ses compagnons. Mais elle ne vous est pas adressée. D’après vous, on le garde où on en demande un autre ?

Il me plait bien, lança Duncan. Il est clair et va à l’essentiel.

Vu le jouet qu’il me propose, il serait malpoli de refuser, ironisa Ashton. On le garde.

J’suis pour, dit Jimmy. Ya pas de condescendance dans ses propos me concernant. J’apprécie qu’on ne me traite pas comme un gosse. Et toi Alice ?

J’ai pas l’impression que ce soit le genre à se moquer de la vie de ses gars. Pour l’instant ça me suffira, on verra le reste plus tard, termina-t-elle »

Devant ma mine ébahie et ma mâchoire pendante, elle ajouta. « Vous savez Coordinateur, dans le petit monde des unités opérationnelles, c’est le terrain qui choisit ses chefs sur recommandation du Haut Commandement. Aujourd’hui c’était votre évaluation, pas la nôtre. Et j’ai une bonne nouvelle, vous l’avez réussie. »

A ce moment précis, bien malin aurait été celui qui aurait pu prédire l’issue de notre combat. Pourtant une chose était sûre. Nous ferions tout pour y arriver ou nous mourrions en essayant mais plus jamais l’humanité de ne courberait la tête