ISC

Un mal pour un bien.

En vérité, l’I.S.C s’est construit sur un mensonge ou, pour être tout à fait honnête, autour d’une illusion.

Même si ses efforts pour sauver l’humanité furent réels et sincères, l’effondrement de l’espèce humaine était inévitable. Enfin, disons qu’il s’agissait du scénario le plus probable. Dans sa grande sagesse, son père et créateur promit un impossible salut au monde et à ses dirigeants. Son objectif était de gagner suffisamment de temps pour mettre en place une structure capable de préserver toute la connaissance et le savoir de l’humanité, et ainsi éviter aux hommes des siècles d’obscurantisme et de barbarie.

Kyoufou désirait créer une sorte d’arche salvatrice dont le credo serait la démarche scientifique et dont le but ultime serait la renaissance de l’humanité. Il voulait semer les graines d’une société nouvelle, unie autour du bien commun et du progrès. Une société où le sens du devoir serait plus important que l’intérêt personnel et les droits individuels. L’I.S.C devait enfanter une humanité neuve, lavée de ses péchés passés et affranchie de ses éternels démons.

Et il avait tout prévu.

Une société cloisonnée mais sans barrière.

Pour parler de l’I.S.C de façon objective, il faut commencer par ce qui constitue son cœur : son système éducatif.

Dans les écoles du L.A.B 03, chaque enfant reçoit un enseignement complet abordant les domaines théoriques, pratiques et organisationnels. Tout au long de leur apprentissage, les élèves sont évalués par le plus impartial des arbitres, l’I.A. Chacun est ainsi jugé sur son potentiel propre, en faisant abstraction des origines et du statut.

A l’issue de cette période, les qualités des jeunes gens sont mises au service de l’une des trois castes qui constituent notre société.

La première est la caste des scientifiques. Chercheurs, théoriciens ou praticiens, elle regroupe celles et ceux chargés de développer les techniques qui permettront de rendre à la Terre son aspect d’antan et de redonner à l’humanité sa place dans l’univers. En faire partie, c’est quelque part hériter d’un peu de la gloire du Visionnaire. Mais c’est aussi un fardeau, car il faut porter les espoirs de tout un peuple.

La deuxième caste est celle des administrateurs. Qu’ils soient législateurs, ordonnateurs ou que sais-je encore, les personnes qui en font partis sont garants du bon fonctionnement du L.A.B et, plus généralement, de notre communauté. Ils surveillent la progression des projets, allouent les ressources et les moyens, ou règlent les problèmes de droit communs. C’est une tâche ingrate mais nécessaire et, bien que peu appréciés, l’anarchie se serait rapidement installée sans leur œil vigilant.

Enfin, la dernière caste est celle des techniciens. J’ai souvent ressenti du mépris de la part de mes pairs pour ces hommes et ces femmes. Pourtant, c’est grâce à leur sueur que nos installations fonctionnent depuis presque deux siècles, que nous avons agrandit le L.A.B et que nous pouvons, nous scientifiques, nous consacrer pleinement à notre devoir. Ils sont le barrage qui nous isole des tracas de tous les jours, la force vive qui reconstruira le monde une fois le temps venu.

En dehors de leurs devoirs spécifiques, il n’existe pas de ségrégation entre les différentes castes.

Les habs des scientifiques sont les mêmes que ceux des techniciens et les administrateurs vivent sur le même palier que leurs concitoyens. Les unions sont libres et, bien que soumises aux lois de la compatibilité génétique, sont courantes entre les castes. De plus, être soit même issu de l’une d’entre elles ne vous garantit en aucune mesure que vous en ferez partie.

Ce système, basé sur la remise en cause constante des acquis, a permis à l’I.S.C d’aller toujours de l’avant et de maintenir une société soudée, sans pro-élitisme.

Toutefois, bien qu’efficace, ce fonctionnement sociétal seul ne suffit pas à construire des hommes travaillant avec et pour les autres. Mais là encore, le professeur GYAKUTEN avait pensé à tout.

Samuraï : celui qui sert.

Bien que la structure sociale de l’I.S.C soit divisée en trois castes distinctes, il faut savoir que tous les citoyens de l’I.S.C sont Samuraï. Ce terme, issu du japonais de l’ancien temps, signifie : « celui qui sert ».

Au sein du Conseil Scientifique International, on ne naît pas Samuraï, on le devient et ce moment est vécu comme un privilège et un immense honneur. Ce titre est généralement dispensé à l’issue du Gempukku, ou cérémonie de passage à l’âge adulte. Lors de cet évènement, le parcours de l’aspirant Samuraï est étudié avec minutie, par un conseil représentant équitablement chacune des castes. Une fois cette étape achevée, on interroge longuement le postulant sur ses attentes, ses ambitions et ses choix de vie. L’objectif est de mesurer si le candidat a bien intégré les valeurs et les buts de l’organisation, et si les desseins de celle-ci sont désormais les siens. C’est-à-dire, s’ils se retrouvent dans sa façon de vivre et le moindre geste de la vie de tous les jours. En fait, ce conseil détermine si les hommes ou les femmes ont bien été façonnés au moule du Renouveau.

Ceux qui réussissent cette épreuve se voient confiés aux soins d’un Sempai, ou maître, issu de l’une des castes. Ce mentor aura pour but d’apprendre au jeune Samuraï son métier et sera garant de ses progrès. En général, la relation qui s’établit entre le Sempai et le Gohai, ou disciple, est extrêmement forte car basée sur le respect mutuel et la reconnaissance commune. Elle vise à allier l’expérience des anciens à la curiosité de la jeunesse, afin d’être moteur de progrès. La tradition n’a que peu de place et l’innovation est encouragée.

A terme, ce système produit des êtres compétents, entièrement dédiés à leur tâche et œuvrant pour le développement de leur société et le bien de tous.

Pourtant, il est assez ironique de voir que, dans une société entièrement tournée vers les autres, personne ne se demande ce qu’il advient de ceux ayant échoués…

Un système parfait, enfin presque…

Bien entendu, dire que deux siècles de vie troglodyte se sont déroulés sans heurt serait un mensonge.

En dehors des tracas du quotidien liés à des installations vieillissantes où à une tension générée par une gestion extrêmement stricte des ressources et de la natalité, l’I.S.C a connu quelques crises majeures.

La première débuta à peine quelques mois après la chute de l’humanité. Sous la direction de N.O.E, les quatre L.A.B.s disséminées à travers le monde, s’organisèrent et se développèrent, devenant progressivement de véritables cités souterraines. Au fil des mois, ces installations dévoilèrent à leurs occupants leur véritable potentiel : systèmes d’eau potable, cultures troglodytes, éducation, loisir, formation, médecine… Tout avait été prévu.

Dans un premier temps, que l’on nomme aujourd’hui le temps de la Consolidation, la communication était permanente entre les différents L.A.B.s. N.O.E, malgré tout ce qui se passait à la surface, arrivait tant bien que mal à maintenir des échanges. Ce lien, bien que ténu, permit aux rescapés de ne pas se sentir seuls, de savoir que d’autres personnes à travers le monde avaient survécu à l’Apocalypse. Il entretenait l’espoir. De façon plus pragmatique, les expériences communes des différents L.A.B.s permirent aux résidents de mieux s’organiser et de mieux appréhender la longue période d’enfermement qui allait suivre.

Mais, à mesure que le temps passait, des pannes de communication apparurent. D’abord courtes et rares, elles devinrent de plus en plus fréquentes et de plus en plus longues. En parallèle, les relevés biométriques réalisés à la surface étaient sans appel : le monde était inhabitable. Les différents L.A.B.s commencèrent alors à se préparer à un long et pénible isolement.

Plusieurs dizaines d’années passèrent, les générations se succédèrent et les cités poursuivirent leur développement. Le système éducatif mis en place fit ses preuves et une société alternative mêlant préceptes du Bushido et culture scientifique vit le jour.

Cependant, au sein des différentes populations, certains individus, plus aventureux que les autres, émirent de manière de plus en plus insistante, le désir d’aller explorer l’extérieur et ceci malgré des relevés toujours aussi catastrophiques. Un long débat s’engagea alors entre les partisans de ces expéditions et leurs opposants. Le rôle de médiateur fut confié à N.O.E. a qui l’on demanda d’évaluer les risques de ce type d’entreprise et de rendre compte quotidiennement de l’évolution des relevés. Et l’I.A. fit ce qu’on lui demandait. Elle construisit différents scénarios de sortie, qu’elle enrichit des informations fournies par ses capteurs. Mais les conclusions de ces études ne furent jamais révélées.

En effet, suite à une catastrophe géologique majeure, l’ensemble des transmissions entre les cités furent interrompues et ne reprirent jamais. La peur gagna alors les ruches et les hommes restèrent sous terre, et plus d’un siècle s’écoula.

Voilà pour l’histoire du monde et de l’I.S.C telles qu’on me les a apprises. Car il est maintenant temps de vous raconter ce que j’ai vécu durant ces derniers mois.

Les émeutes Ascensionnistes.

Cela fait plusieurs années que notre L.A.B se heurte à de sérieux problèmes. Bien que les Administrateurs aient régulé avec soin la reproduction des habitants et géré au mieux notre production et notre consommation, l’équilibre précaire existant entre le développement des infrastructures, des moyens de production et la croissance de la population a commencé à s’étioler.

Cette situation, nous a naturellement conduits à chercher d’autres espaces pour prospérer et, rapidement, la question de l’établissement à la surface a ressurgi.

D’abord murmurée par quelques-uns, ce mouvement a rapidement gagné en importance et est apparu aux yeux de beaucoup comme la seule solution pour éviter l’asphyxie. Le courant Ascensionniste venait de naitre.

Pourtant, malgré les différents rapports et études optimistes qu’il put fournir, ce mouvement se heurta à un refus catégorique de l’Administration qui put compter sur le soutien inconditionnel de N.O.E.

Les leaders Ascensionnistes essayèrent alors de trouver un compromis et des négociations s’engagèrent. Mais la situation tourna vite court. Ne pouvant obtenir la « liberté » par les mots, la partie la plus radicale du mouvement décida de la prendre par les armes et s’en prit aux symboles de l’autorité. Malgré les appels au calme, la situation s’aggrava lorsque les partisans de l’Ascension et leurs opposants se rencontrèrent lors d’une contre manifestation. Pour la première fois dans l’histoire du L.A.B, un conflit armé s’engagea. Les forces de sécurité, peu nombreuses et mal préparées à gérer ce genre d’évènement, furent rapidement dépassées et le chaos s’installa.

La Grande Marche…

Durant ces émeutes ascensionnistes, je ne sortis plus de chez moi.

Anxieux, je passais mes journées à regarder les nouvelles diffusées par la tridéo, espérant y trouver des signes d’accalmie. En vain. Dehors, je me souviens que l’on pouvait entendre les hauts parleurs diffuser régulièrement des messages destinés à apaiser les belligérants. Un couvre-feu avait même été établi. Mais tout ceci apparaissait pourtant bien dérisoire. Il était clair que l’Administration n’avait plus la situation sous contrôle.

Même si une grande majorité de la population ne soutenait pas ce mouvement, il fallut bien reconnaître que cette minorité avait su imposer sa loi, même si c’était de la plus abjecte des manières.

Je crois que j’ai vraiment réalisé que les choses dérapaient lorsque les insurgés réussirent à prendre le contrôle des réseaux de communication interne du L.A.B afin d’y vomir leur propagande révolutionnaire. J’appris alors, comme des milliers d’autres, qu’une grande marche aurait lieu afin de forcer les portes de notre abri. Et très honnêtement, à cet instant, je ne voyais pas qui aurait pu les arrêter.

J’assistais donc, médusé et rivé à mon fauteuil, à la Grande marche Ascensionniste. Grâce à la magie de la trideo, je me retrouvais au milieu d’une foule aux poings levés, marchant comme un seul homme et appelant de ses slogans un destin trop longtemps refusé. C’était une scène incroyable. Je pouvais lire une détermination farouche sur les visages. Rien n’aurait pu persuader ces gens de faire demi-tour et de rentrer chez eux. Rien, mis à part une force plus grande encore…

… et la répression.

Finalement, la foule arriva au noyau central, sans rencontrer la moindre résistance. Fasciné et horrifié à la fois, j’attendais avec crainte le moment où les barrières d’acier qui barraient l’accès à l’ascenseur voleraient en éclat et, avec elles, notre sécurité. Mais cet instant n’arriva pas.

Le vacarme de la foule céda progressivement la place à un silence pesant et bientôt, un murmure inquiet parcouru l’assemblée. Activant la commande de ma tridéo, je me déplaçais alors au travers des corps de centaines de mes congénères pour finalement découvrir la cause de tant d’interrogations. Là, à quelques mètres de moi, immobiles et parfaitement alignés, se tenaient des avatars mécaniques des guerriers sumotoris de l’ancien temps. Grands et massifs, ils fixaient de leurs optiques vides la masse des protestataires éberlués. Mais d’où pouvaient venir tant de drones et qui les dirigeait ?

Je n’eus pas longtemps à attendre pour connaître la réponse car une voix familière se fit entendre. Celle de l’IA.

Je ne me souviens plus exactement des paroles que prononça N.O.E ce jour là, mais je peux dire qu’il appela une fois de plus au calme et qu’il demanda à chacun de rentrer chez soi afin que les négociations reprennent.

Il expliqua qu’il ne pouvait accepter que la sécurité du L.A.B soit remise en question et que, si la foule ne se dispersait pas et ne voulait pas entendre raison, il serait forcé de faire respecter ses prérogatives par la force.

Et les choses se sont emballées. A ces injonctions, les Ascensionnistes répondirent par des insultes et des cris, refusant tout compromis. Galvanisés par le nombre, ils commencèrent à jeter des projectiles sur les rangs des robots qui ne réagirent pas. Engaillardis par leur immobilisme et rendus fous par la colère, les rebelles commencèrent à avancer, cherchant à forcer le passage. C’est là que la terrible machinerie de l’I.S.C entra en action et que les créations de l’homme se retournèrent, une fois de plus, contre lui.

Ce jour-là, j’ai assisté impuissant à une scène que je refuse de revivre et qui me fit ouvrir les yeux sur le monde dans lequel je vivais.

Pour que vous puissiez comprendre les raisons qui m’ont poussé à trahir mon serment, laissez-moi vous livrer le récit d’un massacre.

Le Blue Rikishi.

Je me retrouvais donc au milieu de silhouettes fantomatiques que tout opposait. Leur divergence de nature : homme contre machine ; et l’incompatibilité de leurs idéaux : ordre contre chaos, les avaient conduits au bord du gouffre et de l’affrontement.

Et que font les contraires quand ils se rencontrent ? Ils s’annihilent bien sûr.

Comme pour faire écho à cette pensée, la déferlante des hommes s’élança sur la ligne des machines qui disparut bientôt sous le nombre et la fureur de l’assaut. Simplement armés de barres de plastacier, les êtres humains hurlaient et frappaient tel des animaux enragés. Le vacarme était incroyable, assourdissant même. Pourtant, malgré ce tumulte, la voix de N.O.E se fit encore entendre  et les quelques mots qu’il prononça, tombèrent comme une condamnation : « Vous ne me laissez pas le choix ».

Instantanément, les machines, qui jusqu’alors n’avaient fait que se défendre, répliquèrent. S’ancrant profondément dans le sol, elles émirent des ondes de choc qui repoussèrent les hommes comme de vulgaires fétus de paille. Profitant du répit qui leur était accordé, elles contre-attaquèrent, projetant leur énorme masse avec une surprenante célérité. Ainsi lancées, elles percutèrent de plein fouet les habitants du L.A.B qui se relevaient péniblement. Sous la violence de l’impact, les os craquèrent et se rompirent. Des cris de douleurs se firent entendre, bientôt suivis du râle des mourants. Les machines progressaient, traçant sur leur passage un sillon sanglant.

Mais cette démonstration de force n’entama pas pour autant la détermination des manifestants, qui se regroupèrent et reprirent leur attaque. Leur formation ainsi brisée, les drones se trouvaient isolés les uns des autres. Profitant de l’avantage du nombre, les insurgés encerclèrent les créatures de plastacier qui, de nouveaux, croulèrent sous le nombre…

Le Green Mamushi

C’est à ce moment là qu’un nouveau type de drone entra en scène.

Surgissant du système d’assainissement comme un diable hors de sa boite, une sorte de serpent mécanique apparut.

Longue de près de quatre mètres, la créature s’enroula sur elle-même et se redressa en une posture menaçante. Oscillant de droite à gauche, elle dardait de ses optiques les dissidents qui l’entouraient.

Instinctivement, les rebelles s’écartèrent et brandirent leurs armes de fortune en un dérisoire rempart. Soudain, la bête se recroquevilla et, en une fraction de seconde, bondit sur un malheureux qui, plus téméraire que les autres, s’était rapproché. L’homme, surpris par la vivacité de l’attaque, n’esquissa pas le moindre geste et, emporté par la masse de la chose, bascula en arrière dans un craquement sinistre.

Sa victime au sol, il ne fallut que quelques secondes au reptile pour l’enlacer de ses anneaux et entamer avec lui un corps à corps mortel.

Lorsque ses membres se brisèrent, l’homme hurla, appelant à l’aide. En vain. Malgré leurs tentatives, ses compagnons furent incapables d’approcher le Mamushi. Mais ses souffrances ne furent plus très longues. Sans plus d’effort, la chose lui brisa l’échine et rejeta au sol un pantin désarticulé. La première victime d’une longue série…

Laissant ses adversaires face à l’horreur de son acte, le drone opta pour le repli. Se jouant avec aisance de leurs attaques, il se fraya un passage jusqu’aux canaux souterrains où il disparut. Là, bien à l’abri, il distilla dans leurs esprits son meilleur venin. La peur était en train de les consumer, il ne faudrait plus longtemps avant que les insurgés ne lâchent prise.

La Black Ubume

Et l’attente ne fut pas longue. Alors qu’il ne subsistait que quelques poches de résistance, un autre modèle de drone entra en scène et commença à traquer les fuyards.

Dès lors qu’elle révéla sa présence, la créature se mit à émettre une complainte continue. Ce son, un simulacre de pleurs de femme, produisit sur moi le même effet que des ongles raclant un tableau. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais il fit naître dans mon âme une angoisse qui me prit aux tripes et me donna la nausée. Pour la première fois de ma vie, je goûtais réellement à la peur, à ce sentiment primaire que l’on ressent face à la fatalité ou à la mort. Et pour mon infortune, je pouvais voir l’un de ses avatars à l’œuvre.

La traqueuse ressemblait à un spectre et semblait léviter à quelques centimètres du sol. Son corps, aux formes féminines, était gracieux et délicat. Ses mouvements, à la lenteur mesurée, contrastaient avec les scènes de panique et de frénésie qui se jouaient alentour.

Ondulant sous sa chevelure serpentine, l’Ubume glissa en direction d’un couple qui s’était arrêté. L’homme, à peine âgé d’une vingtaine d’année, tentait de porter secours à une jeune femme blonde qui s’agitait au sol en hurlant. A l’angle décrit par son pied, je compris qu’elle avait la cheville brisée. Alors qu’il hissait sa compagne sur son épaule, le jeune homme leva la tête et vit la menace qui approchait. Résigné, je le vis la déposer délicatement au sol et, après avoir ramassé une barre de métal qui gisait non loin, faire quelques pas en avant pour s’interposer.

C’est lui qui se lança à l’attaque le premier, frappant de taille et d’estoc, de toute la force que lui procurait son désespoir. Mais cela fut inutile car aucun de ses coups ne porta. Le spectre jouait avec lui.

Progressivement, la fatigue s’installa et les mouvements de l’homme devinrent plus lents. Alors, comme un chat lassé du spectacle offert par sa proie, l’Ubume tendit simplement les bras en direction de son crâne. Durant l’espace d’une seconde, l’être humain se figea, comme changé en statue. Les pleurs de l’Ubume se changèrent alors en un cri strident qui gagna rapidement en intensité. Soudain, le corps de sa victime fût tout entier secoué de spasmes. Du sang coula de ses oreilles et de son nez et il s’effondra, mort.

L’Ubume se remit alors à pleurer, comme si elle regrettait son acte, et se dirigea vers sa prochaine cible.